Les Riders à l’auberge espagnole

Après un mois et demi de baroudage en France, il était plus que temps pour les Riders de sortir de leur zone de confort et de débarquer dans un pays non-francophone. Jusqu’à présent, les affaires courantes de la vie quotidienne pouvaient être confortablement expédiées en français ; cela nous rendait certes bien service au moment de faire la tournée des magasins de vélo à Toulouse ou de demander si la boulangerie du coin faisait des formules midi, mais il faut reconnaître que niveau dépaysement, on avait vu mieux. C’est pour cela que nous nous réjouissons d’enfin traverser la frontière espagnole par le col du Pourtalet et de prendre notre premier Chocolate a la Taza. La traversée est-ouest des Pyrénées françaises a laissé des traces dans les organismes et c’est avec un certain soulagement que nous laissons nos bécanes à quai pendant 3 jours pour faire un trek dans le parc naturel du Monte Perdido. Nous partons chargés comme des mulets (pour changer !) : un trek en autonomie complète requiert d’avoir sur soi tout l’attirail du baroudeur. Nous emmenons avec nous affaires de couchage, doudounes et vestes de pluie (ou sacs poubelle pour 2 Riders) ainsi que de la nourriture en quantité.

Un mulet en plein effort

Les paysages sont à couper le souffle et nous font oublier le poids de nos sacs à dos. Même fin septembre, les chemins sont plutôt fréquentés et nous sommes bien contents de ne pas faire ce trek en plein mois d’août et d’éviter les embouteillages. Nous passons notre première nuit aux abords du refuge de Goriz à 2200m d’altitude ; c’est là que nous prenons notre pire repas depuis le début du voyage. Nous n’avions pris avec nous qu’une seule casserole pour cuisiner nos plats, au lieu des deux habituelles. Tenaillés par la faim, nous décidons de faire cuire 1kg de riz en une seule fois dans la casserole – une erreur grossière ! La casserole se retrouve vite remplie à ras bord d’une mixture de riz froide en surface et brûlée au fond. La sauce tomate haut de gamme versée par-dessus n’y change rien : c’est immangeable. Nous nous consolons en admirant le canyon sous la lumière toujours spéciale du coucher du soleil.

Le canyon de la vallée d’Ordesa, vu du refuge de Goriz

Le lendemain, nous mettons le cap sur la Brèche de Roland et repassons brièvement du côté français des Pyrénées. Nous atteignons le Refuge des Sarradets, qui fait face au cirque de Gavarnie. Au moment du souper, c’est un second drame qui se produit. Les 4 Riders n’ont en effet pas retenu la leçon du riz de la veille et, dans un accès d’impatience, ont fait cuire 1kg de pâtes format « soupe de pâtes » dans 1 litre et demi d’eau. Inutile de dire qu’à cause du manque d’eau, la soupe de pâtes s’est vite transformée en bloc d’amidon. Mais comme il n’y a rien d’autre au menu, on bâfre quand même et on se plaint ensuite de maux de ventre.

La descente en direction de la petite bourgade d’Ainsa, où nous attendent à priori des colis en poste restante, nous permet de mettre en pratique nos connaissances d’espagnol. Première désillusion : lorsque les Espagnols parlent normalement, c’est-à-dire avec un débit très élevé, même 4 paires d’oreilles ne suffisent pas pour capter le message. Cela donne lieu à des situations rocambolesques, comme lorsque nous demandons à un paysan espagnol si nous pouvons poser les tentes dans son champ pour la nuit :

  • Hola, somos 4 cycloviajeros y buscamos un sito donde se puede poner 2 tientas. Podemos dormir en tu campo ? (Salut, nous sommes 4 cyclovoyageurs et nous cherchons un lieu où on peut mettre deux tentes. Pouvons-nous dormir dans ton champ ?)
  • Hola. Claro que si, pero…  s’en suit 30 secondes où on ne comprend plus rien … caballos (Salut. Bien sûr, mais … ??? … chevaux).

Comme le paysan fait aussi des excursions à cheval, nous supposons qu’il veut nous dire qu’il y aura des chevaux à proximité de nos tentes. Nous étions loin de nous imaginer que les chevaux en question allaient débarquer la nuit tombée dans « notre » champ et passer toute la nuit à brouter juste à côté de nos têtes ! En plus du bruit de mastiquage, l’idée qu’un de ces chevaux s’encouble sur une des tentes et nous tombe dessus nous fait passer une nuit assez peu tranquille.

Autre situation d’apprentissage accéléré d’espagnol : nous avions fait venir quelques colis en poste restante à Ainsa, et le jour de la livraison, la société qui s’occupe de l’expédition nous envoie un mail nous informant que « les colis n’ont pas pu être livrés ». Notre premier réflexe est d’appeler la poste d’Ainsa et de leur demander un peu plus d’explication. Mais allez expliquer, au téléphone et en espagnol, votre problème à une interlocutrice qui fait de son mieux pour vous aider mais qui ne peut pas apprendre l’espagnol à votre place ! Après plusieurs essais, nous avons enfin le fin mot de l’histoire : il est impossible de se faire livrer un article en dépôt de poste si l’article en question n’est pas transporté par la poste officielle espagnole. Par ailleurs, l’office de poste n’a aucune idée d’où peut bien se trouver notre colis puisque ce n’est pas elle qui s’en occupe ! Finalement, l’office du tourisme local nous aidera pour retrouver la trace des colis. Au moment où nous quittons Ainsa, la Koffeecleta surgit. La Koffeecleta, c’est l’histoire d’une dame qui pédale sur les routes espagnoles avec sa bicyclette un peu spéciale et qui offre des cafés glacés à tous les cyclovoyageurs qu’elle croise.

La Koffecleta et les 4 riders

Nous sympathisons très vite mais la barrière de la langue est, au premier abord, un vrai problème : nous parlons aussi bien l’espagnol qu’elle parle l’anglais ! Elle décide, après 3 ou 4 « no entiendo » consécutifs, de parler à Google Translate en espagnol pour que l’algorithme nous le traduise en anglais. Et là, miracle ! Comme le logiciel nécessite que les mots soient bien articulés et que le débit ne soit pas trop fort, nous comprenons tout de suite ce que la Koffeecleta veut dire, avant même que Google n’ait traduit. À partir de là, nous hésitons à nous présenter comme suit : « Hola, me llamo Google Translate ». Le succès serait garanti !

Nous mettons ensuite le cap sur la Sierra de Guara, où nous espérons trouver des paysages de canyons au fond desquels serpentent des rivières turquoise. Malheureusement, nous débarquons en fin de saison sèche et les canyons sont secs comme nos gosiers – et comme un malheur n’arrive jamais seul, il n’y a cette fois-ci pas de vignoble où l’on peut s’arrêter pour reprendre des forces. Un soir, au moment de chercher un endroit pour poser nos tentes, Antoine fait une trouvaille qui console toute l’équipe : il nous a dégoté un « observatoire astronomique » dans le village de Las Almunias. L’observatoire consiste en fait en un petit parc où se trouvent des panneaux explicatifs sur le ciel nocturne ; il n’y a sur place ni télescope ni lunette mais on y trouve suffisamment d’espace pour planter nos tentes. Comme le village est pratiquement désert hors saison touristique, nous profitons de conditions idéales pour notre deuxième séance astrophotographique du voyage. Cette fois-ci, pas de buée ni de nuages !

Voie Lactée depuis le parc astronomique de Las Alumnias

La suite de notre périple nous amène à Huesca, la première ville d’importance du Nord de l’Aragon (environ 50’000 habitants). Si la ville se visite en 2 heures, elle abrite aussi un magasin Decathlon où nous nous arrêtons pour acheter quelques bricoles – 2 vestes imperméables de rechange, entre autres babioles. Le magasin Yosemite à Lausanne, chez qui Antoine et Maxime ont commandé leur Gore-Tex supposément haut de gamme, a en effet accepté (et c’est tout à leur honneur) de rembourser la valeur à neuf de ces vestes. Les deux poissards en ont donc profité pour tester le haut de gamme Decathlon. Au magasin, comme d’habitude, nous garons les 4 vélos Cyclik devant le magasin, ce qui ne manque pas d’attirer les cyclistes curieux. C’est comme ça que nous faisons la connaissance de José et de Paule, qui nous invitent à passer la nuit chez eux (nous aurions même pu y rester 3 jours si on l’avait voulu, le couple est d’une gentillesse désarmante). José et Paule nous donnent aussi de précieux conseils sur l’itinéraire à suivre pour rejoindre les Bardenas Reales, notre prochaine étape. C’est en quittant Huesca qu’Antoine décide, lors d’une descente particulièrement raide, de transformer son disque de frein arrière en chips Pringles ; les pistes pour expliquer cette métamorphose sont multiples et nous laissons le soin au lecteur de choisir la ou les raisons les plus plausibles parmi ce qui suit :

  • Antoine est devenu trop lourd à force de s’empiffrer de confiture au petit-déj et après sa jante arrière, ce sont ces disques de frein qui n’en peuvent plus.
  • Antoine conduit son vélo comme un sauvage pendant les descentes et devrait peut-être considérer que la combinaison de 1. La vitesse excessive 2. Pendant la descente 3. Sur une pente très raide avec des lacets très rapprochés 4. Avec un vélo chargé comme une mule, ne peut que se terminer par un dommage total sur le disque de frein.
  • Antoine est le poissard du groupe et même s’il était descendu au pas, son disque l’aurait lâché.

Si les hypothèses foisonnent, le résultat est le même. Antoine devra attendre quelques jours jusqu’à ce que nous atteignions Saragosse pour remplacer son disque de frein. D’ici là, destination les Bardenas Reales.

Les Bardenas Reales forment une réserve naturelle dont les paysages font penser à l’ouest américain. D’ailleurs, certains Westerns ont été tournés sur place – en particulier certains Westerns « Spaghetti » tournés dans les années 60 et 70. Le parc naturel se situe à l’extrême est de la Navarre et borde donc la frontière ouest de l’Aragon ; pour y arriver depuis Huesca, il a fallu pédaler avec un vent de face continu sur une centaine de kilomètres, ce qui a considérablement affecté le moral des troupes. Heureusement que les paysages des Bardenas en valent la peine, et que le parc se visite parfaitement à vélo, même si les routes ne sont plus goudronnées !

À la fin de notre journée de vélo dans les Bardenas, nous avons décidé de camper juste à l’extérieur du parc : il est en effet interdit d’y poser une tente. Nous sortons donc du périmètre officiel de la réserve et roulons pendant 500m avant de dénicher un endroit sympa pour la nuit. Procédure habituelle réglée comme un coucou : montage de tente, gonflage des matelas, préparation de la tambouille, ajustements mécaniques sur les bécanes. Au moment où l’eau de nos pâtes commence à bouillir, un Ranger du parc naturel débarque et nous chasse des lieux sans ménagement ! La raison, selon lui : même si le terrain ne fait pas partie de la réserve naturelle des Bardenas, la parcelle sur laquelle nous nous trouvions était tout de même la propriété du parc naturel. Cette explication boiteuse ne convainc pas forcément les Riders mais la fatigue générale et la barrière de la langue nous dissuadent de nous embarquer dans de longues négociations : tout le commerce est remballé dans la mauvaise humeur et nous nous dirigeons vers le prochain village. Nous y trouvons heureusement un endroit pour passer la nuit ; nous remontons donc nos tentes en jurant, un peu tard, que l’on ne nous y reprendrait plus.

Suite à cet incident, nous descendons la vallée de l’Ebre en direction de Saragosse. Nous atteignons la ville pendant le week-end de la fête nationale et nous sommes hébergés par Daniel, qui en plus de nous offrir le gîte, fournit à Antoine un disque de frein de remplacement. Daniel est aussi un cycliste accompli et fait preuve de beaucoup de patience pour nous expliquer, en espagnol, par où passer pour rejoindre Madrid à vélo. Nous entrons alors dans l’Espagne profonde : des champs (pas toujours cultivés) à perte de vue, une autoroute qui balafre le paysage, des routes très secondaires non-goudronnées appelées Caminos et des villages quasiment déserts qui n’ouvrent leurs restaurants qu’à des heures bien précises (indice : ces heures ne correspondent en général pas à celles où 4 Riders ont la dalle après avoir pédalé pendant deux ou trois heures).

Un camino typique entre Saragosse et Madrid

Toutefois, nous avons eu la chance de rencontrer des locaux charmants qui se sont mis en quatre pour nous aider. L’anecdote suivante est révélatrice de la gentillesse de ces gens. Un soir, au petit village d’Ateca, nous rencontrons par hasard Julia qui nous conseille d’aller camper au gîte rural local. Arrivés sur place, le propriétaire peu scrupuleux a exigé 50 euros pour nous laisser passer la nuit dans son champ désert ; mal lui en a pris car les Riders ne se laissent plus intimider aussi facilement et ont gentiment envoyé le goitre paître. De retour au village, nous expliquons la situation à Julia. Elle décroche alors son téléphone et 5 minutes plus tard, nous nous faisons escorter par deux de ses amis jusqu’à une petite cabane de campagne devant laquelle nous avons pu poser nos tentes, avec en notre possession un mot d’explication du propriétaire à l’attention de la Guardia Civil au cas où cette dernière venait essayer de nous déloger. C’est aussi pendant cette nuit à Ateca que les températures descendent pour la première fois du voyage au-dessous de zéro. Les Riders, trop fiers pour admettre que dormir avec un pull dans le sac de couchage par des températures pareilles n’est pas recommandé, passent une très mauvaise nuit en T-shirt – à l’exception de Maëlick qui dort comme un loir.

Maëlick comme un coq en pâte dans son sac de couchage « -9°C confort ».

Finalement, nous atteignons Madrid quelques jours plus tard, après avoir souffert sur les Caminos longeant l’autoroute. Nous logeons deux nuits chez l’habitant, la première séparés en deux groupes de deux chez Sunny et Aurelio, la deuxième tous les quatre chez Lalo et sa famille. Encore une fois, nous sommes accueillis chaleureusement et nous échangeons sur des sujets très variés et c’est presque à regret que nous quittons nos hôtes pour nous installer dans un Airbnb afin de fignoler les derniers préparatifs (entre autres : trouver des cartons de vélo, des pièces mécaniques diverses, laver les objectifs et les appareils photo, acheter les billets d’avion, faire les tests PCR). Mais au fait, pourquoi tout ce remue-ménage et où partent les Riders ? Réponse : 3 des 4 Riders partent pour le Pérou, pays d’Amérique du Sud qui présente le moins de restrictions d’entrée à fin octobre. Le dernier Rider (devinez lequel) repart lui temporairement pour la Suisse ; il y retrouvera sa chère et tendre pour le mois de novembre et retournera ensuite rejoindre le reste du groupe quelque part en Amérique du Sud, peut-être au Chili.

Avec le recul, nous sommes très chanceux d’avoir pu faire nos gammes cycliques en Europe et d’avoir pu résoudre tous les problèmes rencontrés assez facilement. Aussi bien en France qu’en Espagne, on nous aura très souvent accueillis le cœur sur la main et même si le trajet Lausanne-Madrid n’est pas aussi glamour qu’un périple Bogota-Lima, nous ne regrettons en rien notre décision de rouler d’abord en Europe. Cela n’empêche pas les 3 Riders qui s’envolent pour Lima de se réjouir de découvrir un nouvel hémisphère et le Rider qui retourne provisoirement en Suisse par le vol EasyJet Madrid-Genève de penser, sourire en coin, aux futurs imprévus qui arriveront immanquablement au groupe au Pérou.

4 commentaires sur « Les Riders à l’auberge espagnole »

  1. Merci pour ce récit épique de vos péripéties. Même si les images font rêver, on n’a pas toujours envie d’être à votre place. Bonne chance pour la suite de l’aventure sudaméricaine. Je me réjouis de lire les imprévus du Pérou.

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  2. comienzan las aventuras. Creo que fue la última vez con una mochila en la montaña… mala comida y mucho peso en la espalda, mis suizos no están contentos con eso. Jaja, ya me imagino con la mermelada… Y sí, salvo pequeños fallos como el « crustillante », el castellano es perfecto. Y en el ultimo desayuno hemos tenido pan « crustillante » con mucho marmelada y dulce de leche y nutella…

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