La Carretera Austral

La célèbre Carretera Austral, rêve de tout cyclovoyageur, est notre plat de résistance de notre séjour au Chili. Cette route, dont la construction a débuté dans les années 1970 sous la dictature de Pinochet et ne s’est achevée sous sa forme actuelle qu’au tournant du XXIème siècle, s’enfonce dans le Sud du pays sur plus de 1200 km. On nous a tant rebattu les oreilles avec cette fameuse Ruta 7 qu’au moment d’attaquer les premiers kilomètres, un mélange d’excitation et d’appréhension nous gagne: les paysages en vaudront-ils la peine ? Et avant tout, va-t-on pouvoir les voir, ces paysages ? En effet, la Patagonie chilienne est une région particulièrement arrosée; le mauvais temps pourrait venir cacher les glaciers et les lacs turquoises qu’on nous a si souvent vantés. Et comme relevé dans le billet de blog précédent, la météo nous a déjà joué quelques mauvais tours lors de notre passage dans la région des lacs et des volcans.

Cette carte trouvée sur wikipédia présente la Carretera Austral en bleu.

Même si le tracé officiel de route commence à Puerto Montt, ville d’une centaine de milliers d’habitants et porte d’entrée autoproclamée de la Patagonie, nous décidons de faire un petit détour par un bras de mer voisin pour éviter un traffic routier important aux abords de l’agglomération. C’est l’occasion de se (re)familiariser avec le ripio chilien. Le ripio n’est pas une spécialité culinaire locale, mais un revêtement de route bon marché proche d’un chemin de campagne suisse non-goudronné. Très vite, nous regrettons déjà l’asphalte: ça secoue, les roues dérapent dans les montées, on se cramponne au guidon et aux freins dans les descentes, la poussière soulevée par les voitures nous enfume, on n’entend plus la musique de la boom… Le pire de tout reste sans conteste la « tôle ondulée » sur laquelle on roule sur certains passages: des vaguelettes font leur apparition au milieu de la route pour un inconfort maximal garanti ! Cependant, l’absence de bitume procure une sensation d’aventure. On a parfois l’impression que la civilisation se termine avec la route goudronnée. Les villages sont beaucoup plus espacés les uns des autres et la nature bien plus sauvage. Même si en fin de journée les jambes sont plus lourdes qu’à l’accoutumée et que quelques douleurs apparaissent dans nos avant-bras, nous avons l’impression de mériter davantage chaque jolie vue et chaque fjord turquoise.

La tôle ondulée, un véritable cauchemar de cycliste.

La calamina – le nom chilien pour la tôle ondulée – fait grimacer certains Riders (mais lesquels ?). Mais comme le répétera l’un d’entre nous: « Le ripio, avant tout, c’est dans la tête ». Quoi qu’il en soit, cette première partie de route non-pavée ne fait qu’une quarantaine de kilomètres et nous retrouvons bien vite des infrastructures plus classiques.

Notre répit est de courte durée puisque le premier goulet d’étranglement fait son apparition 50 km plus loin: la route s’arrête à Hornopiren, un petit village au bord d’un joli fjord. Une compagnie privée de ferrys se charge du transfert des véhicules, trois fois par jour, jusqu’au prochain port d’où repart la route. À notre arrivée à Hornopiren, l’embarcadère et ses environs sont surchargés de voitures : on nous explique que cette année, il y a deux fois plus de monde que d’habitude et que la plupart des automobilistes n’ont pas de ticket pour embarquer. C’est donc avec une appréhension particulière que nous nous rendons au guichet pour acheter 4 tickets cicloviajeros. La sanction tombe : 

« Pas de billet disponible avant 3 semaines, désolée ! » s’exclame la guichetière. 

Nous essayons de lui expliquer que nous n’avons pas de voiture et que nous ne prenons pas beaucoup de place, mais c’est peine perdue. Nous ressortons du bureau dépités et tenons un conseil de guerre devant l’office:

Ils font ch…. ces Chiliens à tous venir en Patagonie en même temps que nous !
Quelle entreprise d’escrocs et de fainéants...
Moi, je m’en fiche, je monte sur ce ferry même sans ticket: demain, je vais discuter avec le capitaine du ferry pour trouver une solution.

Alors que nous essayons tant bien que mal d’établir une stratégie, une autre employée du guichet qui avait dû nous prendre en pitié vient à notre encontre et nous dit: 

« Chicos, combien de vélos avez-vous ? Je vous fais des billets pour demain matin, ferry de 10h30 ! »

Nous n’en revenons pas ! La chance tourne décidément bien vite dans ce pays. Coup de bol supplémentaire: nous nous faisons inviter par Anita, cheffe des pompiers du village, à souper chez elle et à planter tranquillement nos tentes juste devant sa maison. C’est d’humeur guillerette que nous arrivons le lendemain au débarcadère avec une heure d’avance et commandons notre part de tarte pour le petit-déjeûner. Mais voilà, trois heures plus tard, toujours pas de ferry. Bientôt, il est 16h, nous avons testé toutes les tartes du café, les klaxons des automobilistes excédés s’intensifient et le ferry n’est toujours pas là. 

« QUEREMOS SOLUCION !  » hurlent les voyageurs bloqués depuis des jours… Nous, on s’arme de patience: du temps, on en a à revendre.

Il faut attendre 17h30 pour qu’on nous explique qu’il y a un problème de moteur sur le bateau et que pour rattraper les trajets du jour, un service de nuit est prévu à 3h du matin. Pour les Riders que rien ne perturbe, cela signifie retour chez cet amour d’Anita, nouveau repas de gala et réveil aux heures les plus noires de la nuit. Lorsque nous débarquons à 2h30 du matin sur le quai et qu’à nouveau, le ferry brille par son absence, notre patience atteint dangereusement ses limites. Nous plantons nos tentes sur la terrasse d’un café proche du débarcadère et attendons, nous n’avons littéralement que ça à faire ! C’est avec soulagement qu’enfin un bateau avec un moteur fonctionnel pointe le bout de son nez vers 7h30 du matin. Nous voilà vaccinés contre les retards de 10 minutes des CFF. 

Se faire dégager à 6h30 du matin par le propriétaire de la terrasse, on adore.

Enfin débarqués de l’autre côté du fjord, nous roulons à travers le parc Pumalin, entre les feuilles de rhubarbe géantes et les gros taons chiliens. Nous développons très rapidement une tactique pour cette lutte anti-insecte pas forcément facile à mener à vélo:

– Maëlick, en dessous de ton épaule gauche, au niveau de l’omoplate. Tape fort !  
Je l’ai eu ?
Non.

Nous échappons aux taons le temps d’une fin d’après-midi lorsque nous grimpons sur le volcan Chaiten; nous profitons alors d’une vue splendide sur la vallée toute verte que nous venons de traverser. En plus, nous sommes seuls sur le volcan et le temps est au beau fixe. Que demander de plus ?

La suite de la route consiste en une longue vallée au charme tout relatif qui doit nous mener jusqu’au Parc national de Queulat – un incontournable de la Carretera Austral selon les locaux. Nous avalons les kilomètres à bon rythme, malgré le mauvais temps qui s’invite aux festivités. C’est dans la localité de La Junta que nous découvrons qu’à partir d’ici, le but du jeu est de traire les touristes. Les prix prennent l’ascenseur, l’amabilité des locaux aussi mais en sens inverse et la police de la commune n’hésite pas à dégager, à grands renforts de coup de pied dans le derrière, 4 Riders frigorifiés qui avaient prévu de passer la nuit dans un champ communal. Nous oublions assez vite ces désagréments quand nous atteignons Queulat; le glacier est effectivement impressionnant, même si la file indienne de touristes sur le chemin d’accès tempère notre enthousiasme. 

Le Ventisquero Colgante: le glacier « suspendu » de Queulat.

Au fur et à mesure que nous avançons vers le Sud, nous rencontrons de plus en plus de collègues cyclovoyageurs, qui sont quasi exclusivement de deux nationalités : chilienne ou française ! Si un jour, vous décidez de rouler sur un vélo trop chargé à l’autre bout du monde et de vivre une belle aventure comme la nôtre sur la Carretera Austral, des Parisiens rencontrés dans une échoppe locale vous diront certainement « Ouais, j’avais bien noté un petit accent ». Mais il faut bien avouer, accent ou pas, qu’il est plus facile de converser dans sa langue maternelle et nous partageons en riant toutes nos anecdotes de baroudage et nos bons plans pour la suite de nos voyages respectifs. De plus, comme finalement tout le monde avance à un rythme similaire, tous ces cyclovoyageurs se retrouvent souvent à l’attraction touristique ou au bar du coin et l’ambiance est très sympathique.

La dernière ville d’importance de la Carretera Austral s’appelle Coyhaique et se situe à mi-parcours. Il n’y a pas grand chose à y faire mais lorsque nous l’atteignons, nous nous accordons une journée de pause bien méritée et prenons racine dans un café de la ville; tous les gâteaux et les tartes y sont testés et approuvés, sauf par Léo qui trouve que « on mange trop sucré ». En reprenant des forces, nous ne pouvons nous empêcher de rester un peu sur notre faim au niveau des paysages rencontrés jusqu’ici. Dans notre imaginaire, la Patagonie était plus spéciale que ce qu’on a vu jusqu’à présent. Caprice de Rider pourri-gâté ? Peut-être. Les discussions vont bon train : 

Les prochains 600 km seront plus typiques de la Patagonie, c’est obligé, le monde entier vient rouler ici et pas en Valais, il doit y avoir une raison !
Le Pérou, c’était quand même stylé (la spéciale de Maxime).
Au pire, si ça reste aussi classique, il nous reste la Terre de Feu pour le dépaysement.

C’est aussi à Coyhaique que nous avons affaire pour la première fois à l’administration chilienne. Après de multiples rebondissements, Antoine parvient enfin à mettre la main sur son nouveau porte-bagage qu’il avait fait venir en poste restante. La poste suisse et son système de traçage des colis n’est plus qu’un lointain et heureux souvenir… Comment garder son calme quand la guichetière de la poste de Coyhaique vous certifie que votre paquet se trouve à Hong-Kong alors que le jour précédent, vous avez eu un autre employé au bout du fil qui vous assurait que le colis était arrivé sur sol chilien ? Demandez à Antoine, le nouveau spécialiste en la matière. Même Rodolfo, un Coyhaiquino adorable qui nous laisse squatter son local de fêtes vide pour une nuit ou deux, est catégorique: le Chili, c’est parfois le tiers-monde. Bon, on vous l’accorde, ce sont là peut-être les origines allemandes de Rodolfo qui s’expriment…

4 Riders heureux de pouvoir manger sur une vraie table.

Notre ami Rodolfo nous donne des infos pratiques avant notre départ et nous assure que la « vraie » Patagonie se trouve devant nous. Nous reprenons la route pleins d’espoir en direction du Sud, et lorsque nous atteignons le massif du Cerro Castillo, nous sommes bien obligés d’admettre que Rodolfo avait raison: on se régale ! Une marche de quelques heures pour atteindre une lagune turquoise nous permet d’avoir une vue à couper le souffle sur la vallée en contrebas:

Au retour de notre petite marche, les Riders procèdent à la traditionnelle prise de mesures mensuelle; tours de cuisse et de taille sont relevés. Les résultats sont sans pitié: trois Riders ont pris du bide, et pas qu’un peu. Même Maxime, épargné lors de la dernière mesure, affole les statistiques: 12 cm de plus sur le tour de taille viennent d’apparaître en un mois. Le pauvre Bardet voit bien que désormais, ses poignées d’amour sont plus que visibles; plus possible pour lui de se moquer de la prise de masse d’Antoine et de Maëlick. 

Rira bien qui rira le dernier…

La situation est grave. Antoine, Maxime et Maëlick prennent enfin conscience que leur abus répété de tartes, de gâteaux et de porridges trop sucrés au Pérou et au Chili sans la surveillance de Léo ne leur a pas rendu service. Obélix, Garfield et le Sergent Garcia décident alors de changer drastiquement leurs habitudes alimentaires. Désormais, plus de parts de gâteaux 2 fois par jour, plus de barres de céréales pleines de sucre en cas de panne sur le vélo, fini les cacahuètes grasses et salées avant le repas du soir… Toutes ces résolutions dignes d’un hebdomadaire Weightwatchers font bien rire Léo, le seul à présenter une silhouette de cycliste, qui peut enfin répéter « je vous l’avais bien dit ».

« Je ne comprends pas comment j’ai pu grossir comme ça ! »
Peut-être à force de s’enfiler des desserts brownies – glace vanille recouverts d’une tasse de toffee ?

Bonne nouvelle toutefois pour les trois Riders au régime: la route pavée se termine bientôt et laisse place à un ripio d’une qualité variant de déplorable à passable. Comme le ripio demande plus d’efforts physiques, il devrait participer indirectement à la fonte des bouées. Affaire à suivre…

Quelques jours d’efforts plus tard, nous atteignons le lac General Carrera. Oubliés, les fonds de vallée qui ressemblent au Chablais ! La Patagonie profonde a tenu ses promesses. Montagnes pelées qui se jettent dans des eaux turquoises nous en mettent plein la vue. La route qui sinue jusqu’au village de Cochrane offre elle aussi des paysages inoubliables de rivières serpentant dans des gorges abruptes. Un des temps forts du voyage, assurément !

Juste avant d’arriver à Cochrane, Maxime expérimente un autre problème d’ordre pneumatique: son matelas Thermarest se dégonfle tout seul pendant la nuit. Les différentes tentatives pour colmater les brèches ne réussissent qu’à moitié. Chaque membre du groupe a son avis sur les causes de cet incident; « Thermarest, c’est de la camelote » dit Maxime, « T’es trop gros » disent les trois autres. Dans tous les cas, Maxime fera le nécessaire pour se dégoter un matelas de secours au plus vite…

On ne le répètera jamais assez: rien n’est jamais donné en Patagonie.

Le dernier quart de la route qui lie Cochrane à Villa O’Higgins est aussi le plus rustique: entre les deux villages, il n’y a pour ainsi dire vraiment rien. Pas la moindre petite épicerie ou restaurant sur les 250 km qui nous restent à avaler. Cela nous force à faire des provisions pour 5 jours au départ de Cochrane :

Plus facile d’aller à la Migros se chercher un sandwich que d’emporter dans ses sacoches l’équivalent de 15 repas pour 4 personnes.

La fin de la Ruta 7 n’a rien d’extraordinaire – fonds de vallée frisquets et gros dénivelé se succèdent. Relevons tout de même que ces 250 km sont bien moins fréquentés que le reste de la Carretera. Nous ne croisons plus qu’une dizaine de voitures par jour… Ce changement d’atmosphère nous permet également de profiter d’un calme paisible nous détachant encore plus du reste du monde: « Enfin je me sens seul sur cette route! » s’exclame un Antoine soulagé, lui qui, avant de partir, s’était imaginé la Patagonie et la Carretera Austral comme un berceau de quiétude que se partagent uniquement quelques aventuriers aguerris. C’est tout de même avec soulagement et fierté que nous arrivons au bout du chemin. À Villa O’Higgins, certains Riders se reposent, d’autres font des marches dans les environs de ce que les locaux appellent la capitale des glaciers. Une fois les batteries rechargées, Mauro, le propriétaire du camping dans lequel nous avons passé quelques nuits, nous propose gentiment de nous amener dans son mini-van jusqu’à Tortel, où un ferry nous attend pour rejoindre l’extrême Sud du Chili et la Terre de Feu. Mais ça, ce sera pour le prochain billet de blog.

6 commentaires sur « La Carretera Austral »

  1. Salut les Riders,
    Quel PLAISIR de vous lire et de partager vos aventures et aussi vos petites mésaventures mais qui semblent toujours avoir une solution.
    Belle suite de voyage!
    Bisous à tous et un gros gros bisou à mon fiston

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  2. Salut l’Ami Antoine, salut les Riders,
    Super chic de vous lire et de découvrir les paysages que vous traversez. Les photos donnent envie de vous rejoindre mais ça ferait encore plus de monde sur la route, n’est-il pas Antoine ? Et les photos de la voûte céleste ???
    Pour ce qui est de vos tours de taille, pas de souci car il vaut mieux faire envie que pitié !
    Antoine, pour info, Olivier et Aline partent le 12 mars avec leurs kayaks depuis Yverdon avec le projet d’arriver au Cap Nord en juin 2023. Tu peux suivre leurs préparatifs ainsi que le périple en t’abonnant à leur newsletter à l’adresse http://www.chasseursdhorizon.com/cap-kayak – ou FB@olivieretaline ou insta@chasseursdhorizon

    Bonne et belle suite de parcours.

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  3. bravo les copains suisse
    quel plaisir de lire et de suivre votre aventure « cyclique » ; ici sur place, en ariege, on a élaboré une nouvelle recette de confiture sans sucre , spécialement pour vous avec plein d’amour…. pour votre retour ouahhh. la bizette de saurat!!!!

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  4. Salut les copains ! Merci pour ce récit plein d’humour et d embonpoint 🙂
    Le ripio, ça secoue! Et s il y a du sable… ça dérape !
    Trop bien de vous savoir en forme et heureux !
    Merci mon Tonio, pour ta carte postale! J ai été vraiment touché !
    Je vous souhaite plein de bonheur pour la suite!
    Plein d amitiés.
    Olivier

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